Produits tabac

Les ventes illégales de tabac battent des records dans toute l'Europe

La Belgique perd 963 millions d’euros de recettes, et les détaillants en subissent également les conséquences

PERSVOORSTELLING KPMG-rapport
Le rapport KPMG a été présenté à la presse internationale le 3 juin (membres du panel, de gauche à droite: le modérateur Stefano Betti, Donatas Škarnulis, Christos Harpantidis et Michele Riccardi)

Début juin a été présenté le rapport sur le commerce illégal du tabac en 2025, réalisé par KPMG pour le compte de Philip Morris. Malgré une baisse de 4% de la consommation de cigarettes légales, la part des produits illégaux issus de la contrebande et de la contrefaçon ne cesse d’augmenter. Dans sept pays européens, dont la Belgique, ce pourcentage dépasse les 20%.

Luc Vandenbroeck - 30 juin 2026

Plus d’une cigarette sur dix est illégale, ce qui prive les 38 pays européens concernés d’un total de 22,40 milliards d’euros de recettes publiques. Les produits de chauffage sont une catégorie en pleine expansion. Et malgré l’interdiction du snus et des sachets de nicotine, ceux-ci restent disponibles sur le marché belge.

Le marché européen est submergé

20 ans d’analyse

L’étude intitulée 'Illicit cigarette and heated tobacco consumption, and oral nicotine share in Europe', réalisée par le cabinet de conseil et d’audit KPMG, porte sur 38 marchés européens. Il s’agit des 27 États membres de l’UE, auxquels s’ajoutent l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Moldavie, le Monténégro, la Macédoine du Nord, la Norvège, la Serbie, la Suisse, l’Ukraine et le Royaume-Uni. Il s’agit d’une 'enquête sur les paquets vides', c’est-à-dire d’une étude portant sur les emballages jetés.

Cette étude annuelle, qui en est à sa 20e édition, pourrait donc constituer une excellente base de référence pour les décideurs politiques. Les tendances observées montrent quelles mesures ont ou non un impact sur la consommation. Selon le rapport, une baisse durable du commerce illicite nécessite une combinaison de politiques fiscales prévisibles, de réglementations proportionnées et d’une application rigoureuse de la loi.

Une bataille perdue d’avance?

Depuis 2006, la consommation de cigarettes dans l’UE a baissé de 44%, tandis que la part des cigarettes illégales a augmenté de 60%. Parallèlement, la consommation se déplace de plus en plus vers les grands marchés de l'Europe occidentale. Les méthodes des contrefacteurs sont de plus en plus sophistiquées. Ils parviennent de mieux en mieux à imiter les timbres fiscaux et les éléments de sécurité, tels que les codes QR fonctionnels. La production, le stockage et le transport sont répartis à l’échelle mondiale et s’adaptent facilement; des envois plus petits et plus fréquents compliquent la détection, ce qui rend les réseaux plus difficiles à démanteler.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes

Les produits illégaux sont, d’une part, des marchandises de contrebande (achetées dans un pays où la fiscalité est plus basse, ou acquises en franchise de droits pour l’exportation en vue d’une revente à des prix plus élevés) et, d’autre part, des contrefaçons (produites et vendues par une partie autre que le titulaire initial de la marque). Pour la première fois en plus de 10 ans, l’UE dépasse le seuil des 10% de cigarettes illégales, soit 55,3 milliards d’unités et une perte estimée à 22,4 milliards d’euros de recettes publiques.

Plus frappant encore, les cigarettes illégales représentent plus de 20% de la consommation totale en France (41%), en Irlande (35%), au Royaume-Uni (32%), en Belgique (25%), à Chypre (24%), aux Pays-Bas (22%) et en Lituanie (21%). Ces produits proviennent principalement de Biélorussie (32%) et de Bulgarie (20%).

illegale tabak opsporen via drones
Il devient de plus en plus difficile de distinguer les produits illégaux

Tendances concernant les nouveaux produits

Les produits à tabac chauffés restent une catégorie relativement nouvelle, avec une hausse des ventes légales de 6,9% en 2025, pour atteindre 64,9 milliards de bâtonnets de tabac sur les 22 marchés étudiés. L’Italie est le plus grand marché, suivie de l’Allemagne, de l’Ukraine et de la Pologne. La part du marché illégal reste limitée à 1,2%.

Parmi les produits nicotiniques à usage oral, les sachets de nicotine sont les plus populaires, tandis que le snus domine surtout en Norvège et en Suède. Malgré une interdiction en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne, ces produits sont tout de même commercialisés, comme le montrent également les données recueillies par des clients mystères. La taille exacte de ce marché est difficile à déterminer, mais il apparaît que c’est précisément dans ces trois pays que l’on trouve la plus forte proportion de produits à base de nicotine à usage oral contrefaits.

La Belgique en queue de peloton

En 2025, le nombre de cigarettes de contrebande et contrefaites a augmenté de 0,8 milliard d’unités dans notre pays. Leur consommation atteint des sommets dans les provinces du Hainaut et, surtout, du Luxembourg. Cette augmentation a des répercussions sur les finances publiques. En 2025, l’État belge a perdu 963 millions d’euros de recettes, soit une hausse de 77% par rapport à 2024.

Comme dans le reste de l’Europe, la Bulgarie joue un rôle important dans l’approvisionnement en cigarettes illégales vers la Belgique: 1,18 milliard d’unités en 2025, soit 55%. Par ailleurs, la Turquie reste un important pays d’approvisionnement. La Belgique est quant à elle un point de transit vers les Pays-Bas et le Grand-Duché de Luxembourg.

illegale sigarettenmarkt in Europa
Les cigarettes contrefaites constituent un moteur important de la croissance de la consommation illégale de cigarettes en Europe, et cela se vérifie également en Belgique: le volume des cigarettes contrefaites et de contrebande a atteint 2,1 milliards d’unités, soit 25% de la consommation totale

Impact des accises et de la réglementation

La croissance persistante du commerce illégal est alimentée par les hausses des accises en Belgique et par des réglementations de plus en plus strictes. La plupart des consommateurs ne cessent pas de fumer, mais se tournent vers des produits hors du circuit légal. Il est frappant de constater qu’une interdiction visant certains produits a des effets indésirables. Près de trois ans après l’interdiction des sachets de nicotine, les services d’inspection ont constaté des infractions dans des centaines de magasins. Un magasin sur quatre continue d’en proposer; un produit sur quatre est contrefait. Près d’un tiers présentait une teneur en nicotine non autorisée.

Résultat: les consommateurs achètent des produits non contrôlés sans vérification de l’âge, l’application de la loi devient difficile et les réseaux criminels prospèrent. Un contraste frappant avec Chypre, qui dispose d’un cadre réglementaire et de produits conformes aux règles en vigueur.

Près de trois ans après l’interdiction des sachets de nicotine, l’inspection a constaté des infractions dans des centaines de magasins

Table ronde

Prendre des décisions politiques sur la base d’une évaluation

Michele Riccardi, directeur adjoint chez Transcrime: "Le commerce illégal est un phénomène complexe impliquant des flux financiers illicites qui s’adaptent avec souplesse. L’argent sale trouve toujours un moyen de circuler, notamment via des plateformes de cryptomonnaies ou par le biais de fausses factures d’importation et d’exportation. La lutte contre ce phénomène nécessite une approche intégrée impliquant les banques, les forces de l'ordre, les douanes, les autorités et les services fiscaux. L'Europe doit encore parvenir à intégrer efficacement tous ces acteurs."

"Seuls les responsables politiques disposés à réévaluer les lois et procédures existantes sont en mesure de prendre les bonnes décisions. En attendant, nous restons vigilants face à un réseau criminel paneuropéen. Des marchés hybrides voient le jour, impliqués par exemple dans la traite des êtres humains. Lorsque l’on lutte contre le commerce illégal du tabac, on s’attaque automatiquement à d’autres types de commerce illégal."

La Grèce et la Suède montrent l’exemple

Christos Harpantidis, directeur des affaires générales du groupe Philip Morris International: "Le commerce illégal du tabac constitue un problème socio-économique; les milliards de recettes fiscales perdues pourraient être consacrés à la sécurité ou à la santé publique. Le problème réside dans une politique insuffisamment coordonnée. Certains pays l’ont bien compris. En Grèce, par exemple, le commerce illicite a baissé de 0,6% pour s’établir à 14,1%. On y observe une combinaison de taxation adéquate et de mesures de contrôle, ainsi qu’une coopération avec les pays voisins. Cette approche bénéficie du soutien de la population."

"La France, la Belgique et les Pays-Bas prennent cependant des mesures excessives. Des accises plus élevées et des interdictions poussent les consommateurs vers le marché noir. Prenons l’exemple de la Suède, une société presque sans tabac avec seulement 5% de fumeurs. Le commerce illégal y est faible. Les Suédois font preuve de bon sens. Nous avons tout à faire pour en tirer des enseignements. Leur recette consiste à autoriser des alternatives telles que le snus, alors qu’il est interdit dans le reste de l’Europe. En Suède, le régime fiscal est prévisible et aucune mesure extrême n’est appliquée. Ils ont une vision à long terme."

Une coopération plus étroite avec d’autres pays est absolument nécessaire

Donatas Škarnulis, commandant adjoint du Service lituanien de protection des frontières: "Avec une frontière de 700 kilomètres avec la Biélorussie, nous avons progressivement appris à mener au mieux la lutte sur le terrain. Depuis 2023, toutes nos frontières sont équipées de caméras, de systèmes de détection et d’obstacles physiques. Les douanes contrôlent toutes les marchandises. Malgré cela, le trafic illicite augmente; l’année dernière, 84% du trafic illicite s’est effectué par voie aérienne."

"Les ballons constituent un phénomène nouveau: ils sont bon marché et permettent de parcourir de grandes distances. Nous en avons intercepté 600 l’année dernière. Nous utilisons des drones et avons mis au point des méthodes pour tracer et abattre ces ballons. Le tabac de contrebande relève de la criminalité transfrontalière. Cela signifie que nous collaborons plus étroitement et partageons notre savoir-faire, nos avancées et nos outils avec la Lettonie et l’Estonie."

Ballonnen tegen illegale tabak
Le Service lituanien de protection des frontières utilise des drones dans la lutte contre les ballons de contrebande

Les détaillants subissent eux aussi d’importantes pertes de revenus

Stefano Betti est directeur général adjoint de la Transnational Alliance to Combat Illicit Trade (TRACIT) et ancien conseiller principal à INTERPOL. Nous lui avons posé quelques questions.

Jusqu’où vont les gangs polycriminels?

"Le commerce illicite a toujours existé, mais il a connu une croissance explosive depuis la mondialisation. Ce phénomène prospère dans un contexte en mutation rapide, caractérisé par l’instabilité des frontières européennes, la croissance des marchés en ligne et l’évolution des préférences des consommateurs. Cela renforce les réseaux criminels, entraîne une baisse des recettes publiques et porte préjudice aux entreprises légitimes. Le commerce illicite limite les possibilités d’investir dans l’innovation et les autorités nationales ne savent pas comment y faire face."

"Le problème dépasse le simple cadre fiscal et met les consommateurs en danger, car ils ne savent pas ce qu’ils consomment. Les dangers pour les utilisateurs de produits issus du marché noir sont principalement d’ordre sanitaire. Prenons l’exemple des cigarettes électroniques présentant une teneur en nicotine trop élevée. Les gangs qui commercialisent illégalement ces produits peuvent ou non recourir à la violence; bien souvent, c'est le cas. Il s’agit de polycriminalité, en fonction des opportunités qui se présentent. Le travail forcé, voire la traite des êtres humains, sont monnaie courante dans la production de contrefaçons. Pendant ce temps, les détaillants locaux en subissent les conséquences. Ils enregistrent des pertes et les ventes se déplacent vers les canaux en ligne."

"Les gangs qui commercialisent des produits illégalement font souvent preuve de comportements violents. Nous parlons ici de polycriminalité. Le travail forcé est fréquent, voire même la traite des êtres humains" - Stefano Betti, directeur général adjoint de TRACIT

Comment les pouvoirs publics devraient-ils réagir au mieux?

"Lorsque les cadres réglementaires interdisent la vente de produits très demandés, il est normal que le marché illégal s’y adapte. Tout d’abord, ces mesures doivent être évaluées de manière pragmatique à chaque fois. Les décideurs politiques doivent en analyser les effets, examiner les évolutions dans d’autres pays et veiller au respect des lois. Une application insuffisante de la loi favorise le commerce illégal."

"Deuxièmement, une mise en œuvre correcte de la réglementation européenne existante est essentielle. Il ne suffit pas que les outils juridiques soient disponibles, ils doivent également être effectivement appliqués. Ainsi, l’UE dispose d’un cadre pour la reconnaissance mutuelle des ordonnances de gel et de confiscation, ce qui permet de tracer et de confisquer les avoirs d’origine criminelle au-delà des frontières. La directive sur les produits du tabac prévoit également la traçabilité et des éléments de sécurité pour ces produits."

"Malheureusement, aucun pays ne fait véritablement figure d’exemple. Certains excellent davantage dans l’élaboration de la législation, d’autres dans son respect et son application, mais aucun ne se démarque particulièrement. La lutte exige une approche multidisciplinaire; il n’existe pas de remède miracle."

Stefano Betti, TRACIT Deputy Director General
Stefano Betti: "Interdire la vente de produits très demandés stimule le marché illégal"

Faut-il alors supprimer certaines interdictions?

"Les décideurs politiques oublient souvent que l’abrogation d’une loi ne signifie pas automatiquement que la situation reviendra à la normale par la suite. Prenez l’exemple de la prohibition aux États-Unis dans les années 1920 et 1930. Après sa levée, les mêmes criminels ont continué à opérer dans l’économie. Une fois qu’un réseau criminel est en place, il se perpétue de lui-même. Nous avons besoin de nuance dans ce débat; la question n’est pas simple. De nombreuses décisions politiques sont prises sur la base d’idéologies, sans tenir compte de la situation dans son ensemble." 

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